L’homme et les mots
Auteur: Mohammed Amine Benabdallah

Mohamed Berdouzi. Voilà un nom que l’on n’oubliera pas de sitôt. Trop tôt parti, pour toujours, il aura laissé une marque indélébile dans plusieurs domaines où ceux qui ont eu la chance de le côtoyer, garderont de lui le souvenir d’un homme débordant de modestie et imposant par son discours au verbe précis et au terme juste.

Particulièrement discret, mais singulièrement distingué par sa présence, il suscitait l’attention de ceux qui l’entendaient expliquer son point de vue et se plaisaient à l’écouter tout en savourant, par-ci, une belle tournure de phrase et, par-là, l’anecdote qu’il adaptait à la situation.

Les mots !

Les mots étaient des outils fort chers à Mohamed Berdouzi ; il les manipulait avec une dextérité des plus enviables. Sa maîtrise des sciences auxquelles il s’intéressait lui permettait de les inculquer à ses étudiants qui garderont le souvenir inoubliable de ce professeur qui expliquait plus qu’il ne dictait. Certains de ses élèves, présents à ses obsèques, ont confié que par sa méthode, au sortir de son cours, ils arrivaient à garder en mémoire l’écho de ses paroles qu’ils assimilaient sans besoin de les apprendre. N’est- ce pas là la qualité du professeur exemplaire envers lequel la dimension du respect n’a d’identique que la grandeur de l’admiration qu’il inspire tant à ses amis qu’à ses collègues.

Parler de lui, maintenant qu’il vient de nous quitter pour le séjour des justes, alors que quelques jours avant son décès, sa participation à des travaux de grande importance avait été des plus précieuses au groupe de réflexion dont il faisait partie, constitue pour toute personne qui l’a connu une dure épreuve où la parole serait bien en deçà de ce que l’on veut dire. Non point que l’on redoute de faillir au devoir d’équité auquel il a droit, mais plutôt par crainte que les mots que l’on emploie ne soient pas au niveau de ce que l’on veut exprimer comme lui aurait pu le faire. C’est bien le cas de dire, en paraphrasant on ne sait plus quel auteur, qu’en certaine circonstance, on voudrait s’exprimer avec ses sens, tellement les mots s’avèrent handicapants.

Mohamed Berdouzi, l’homme !

Que l’on ne se méprenne pas sur ce qui va suivre ! Ce ne seront pas de simples paroles de circonstance. Tant s’en faut. Tout un chacun percevra que leur auteur n’aspire qu’à exprimer certaines vérités.

Malgré la discrétion qui était la sienne, Mohamed Berdouzi était quelqu’un de très attachant. Il suffisait qu’on lui parle un moment ou que l’on discute avec lui d’un sujet, pour que l’on ait l’impression de l’avoir connu depuis des années.

Son entregent et sa gentillesse, enrichis d’un humour, caractéristique des gens de grande culture, donnaient l’envie irrésistible de le revoir pour découvrir d’autres facettes de sa personnalité abondante d’amabilité. Même lorsqu’il ne partageait pas le point de vue de son interlocuteur, il n’oubliait pas du tout que celui-ci pouvait avoir raison et que tout dépendait, comme il se plaisait à dire, de la perception des choses. Bref, une manière hautement civilisée d’affirmer que tout en croyant à sa pensée, il convenait que la raison pouvait être du côté de l’autre. Ceux qui l’ont vu à des colloques ou à des soutenances de mémoires, ou de thèses, comprendront parfaitement pourquoi l’on a dit plus haut que ces lignes ne sont pas de simples paroles de circonstance.

Un autre aspect de la personnalité de Mohamed Berdouzi mérite d’être souligné. Son côté combattant. Même sachant que la bataille allait être perdue, il ne renonçait pas à la continuer. A ce sujet, le signataire de ces lignes en a été témoin ; il se permettra de parler à la première personne du singulier.

Alors qu’un matin de mai ou juin 2008, après avoir rendu visite à un ami hospitalisé, en quittant l’établissement où ce dernier était alité, j’avais rencontré Mohamed Berdouzi qui en franchissait l’entrée. Nous engageâmes une large discussion sur différents sujets et pour la clore je lui ai demandé comment il allait. Il me répondit de cet air jovial qui le distinguait, et d’un clin d’œil à Voltaire, que tout était bien dans le meilleur des mondes. Avant de le quitter, par courtoisie, en le saluant, je lui ai demandé, comme le ferait toute autre personne, s’il était là pour rendre visite à un ami ou un proche. Et, tout simplement, il me répondit : Non, je viens pour mes soins, pour ma chimio, tu sais, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Absolument interloqué, je lui ai souhaité un prompt rétablissement et, en le quittant, je compris que j’étais devant un homme plein de courage, un homme exceptionnel.

Sans doute, la disparition de Mohamed Berdouzi a-t-elle attristé ses proches, tout comme ses amis. Mais, pour ceux qui l’ont bien connu, il n’est pas mort. Il est toujours là, présent dans la pensée. Il n’est que décédé.

Mohammed Amine Benabdallah

Professeur à l’Université Mohammed V Rabat-Agdal