Mohammed BERDOUZI et l’AMDC : le style d’un membre fondateur
Auteur: Abdelaziz LAMGHARI

Être membre fondateur d’une association comme l’Association Marocaine de Droit Constitutionnel est une qualité qui peut être partagée par plusieurs, et elle l’est effectivement par tous ceux de nos collègues qui ont pris part au congrès constitutif de cette association. La fondation est cependant une idée et une volonté qui n’émanent que de quelques-uns. Dans le cas de l’AMDC, feu Berdouzi était de ceux-là, un collectif à distinguer à part, sans toutefois aboutir par-là à minimiser le rôle de ceux qui ont soutenu le projet comme congressistes de la fondation.

Avoir un style au sein de l’AMDC, dans ses activités scientifiques et dans les débats qui leur sont liés ne peut, en revanche, relever que de la rareté. Par style, il ne faut pas entendre ici la manière de base que chacun a, en propre, de réfléchir, d’exposer, d’argumenter et de discuter. Dans son célèbre Discours sur le style, prononcé devant l’Académie française, Buffon soutenait que le style doit graver des pensées, et non pas tracer des paroles. Buffon y opposait au décousu, les concepts d’«assemblage» et de « fil », dérivés des métiers du tissage. Autrement dit, un texte (écrit ou exposé) est comme un tissu. Un style ferme correspond à des idées bien enchaînées. Un style diffus, lâche et traînant correspond à des idées qui se succèdent lentement et qui sont jointes simplement à la faveur des mots. « Pour bien écrire (comme pour bien exposer) il faut posséder pleinement son sujet. » Comprendre que le style c’est l’homme, c’est montrer que le style n’admet pas de contradiction intérieure. C’est bien cela, le fait de ne pas se contredire soi-même, qui permet de caractériser le génie, notamment par opposition au simple talent. Buffon arrive à la conclusion que « l’homme est le style même ».

Si Berdouzi, « amdc-iste », était dans ce haut palier de l’homme à style. Dans les activités de l’Association - colloques, journées d’études, tables rondes, dîners-débats, séminaires – il avait les qualités qui lui collaient à la peau. Comme dans sa démarche ordonnée, l’on peut les nommer telles qu’elles se déployaient dans ses exposés, dans ses débats et dans les textes qu’il consentait à mettre à la disposition de l’Association, en cas de publication des travaux. Méthode, rigueur, clarté-pédagogie, comparaison, implication, mais aussi bonhomie et gravité-optimisme ponctuaient ce déroulement d’une pensée intellectuelle où l’engagement était en harmonie avec l’objectivité. Par amitié indéfectible pour ce grand collègue dont la modestie était une vertu cardinale, et pour rester en phase avec l’idée qu’il s’agissait, dans le cas du défunt, de qualités qui se suffisaient à elles-mêmes, leur commentaire sera succinct, à la recherche autant que possible du mot juste, sans exagération, juste ce qu’il faut pour apprécier l’essence qui fait leur valeur.

La Méthode se présentait chez Berdouzi, comme il se doit, en phase avec les exigences de tout travail académique. La conception du sujet, l’approche pour le traiter, la problématique à privilégier et le déploiement des éléments d’analyse n’étaient pas simplement disponibles chez lui, mais maîtrisés de la manière qui permet de tenir compte en même temps de la nature de la discipline et de son évolution, d’une part, et de la spécificité du sujet, d’autre part.

La rigueur qui était pour lui une règle d’or, complétait sa méthode comme un principe de sincérité à la fois scientifique et morale. La rigueur de l’idée, de l’expression, de la forme et du fond n’est pas simplement dans l’intérêt du chercheur, mais aussi de l’auditoire qui a pris sur son temps pour offrir, en « naïfs », écoute et étonnement. Cette rigueur, ainsi conçue, était chez lui davantage pressante eu égard aux étudiants et au public non spécialiste.

La clarté-pédagogie, un diptyque qui était structurellement lié dans ses interventions devant le public de l’AMDC. L’auditoire, les étudiants et le public non spécialisé qu’on vient d’évoquer étaient, pour lui, autant importants que la performance de la rigueur scientifique. Il ne vulgarisait pas, il mettait à la disposition de l’auditoire le langage des spécialistes : les concepts, les théories, les paradigmes et autres catégories, de « hard » deviennent « soft », et c’était davantage une performance naturelle chez lui, qu’il le faisait à partir d’une littérature anglo-saxonne qu’il maîtrisait et pour laquelle le public marocain était peu ou pas du tout habitué. Il était ainsi dans l’expression de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ».

La comparaison : De cet outil, notre regretté était féru, mais dans son usage, il était en même temps vigilant. Le Maroc qui était au centre des préoccupations de l’AMDC, était chez lui éclairé d’abord à partir du potentiel comparatif de la société marocaine elle-même (les zaouïas, les tribus, les us et coutumes, les amghars…), mais aussi, avec les précautions qu’il s’imposait, à partir d’institutions et de situations extérieures. La comparaison révélait, en même temps, chez Berdouzi le sens de l’histoire et de l’anthropologie.

L’implication était pour Berdouzi l’art de rendre partie prenante l’auditoire de son exposé. Il regardait droit dans les yeux, lançait les interrogations à l’auditoire, interpellait pour la contradiction ou pour la confirmation tel ou tel collègue. Il cherchait la complicité mais point la duplicité de ceux qui l’écoutaient, tout en faisant place dans ses conclusions au doute qui permet aux autres de penser autrement et d’exercer ainsi leur liberté.

La bonhomie était son fort humain, sa forteresse, non pas pour se défendre mais pour se fendre dans l’auditoire par le sourire, le rire et la joie. Tout en raisonnant, il « plaisantait », contait et épatait l’auditoire. Avec lui, l’amitié parcourait son exposé pour innerver l’auditoire.

La gravité fait que pour Berdouzi la complaisance était à bannir. Point de pessimisme, mais la réalité des institutions, des situations, de l’élite, du fonctionnement démocratique et de tout ce qui a trait au système constitutionnel et politique, n’était pas ignorée mais analysé telle qu’elle est pour une réflexion sur son dépassement. L’optimisme était là mais non la complaisance.

L’engagement était ainsi pour lui la conséquence du réalisme et de l’optimisme. Ses analyses étaient le support à la fois du diagnostic et de la responsabilité. Ce couplage, plus solennel dans sa prise de parole, ne nuisait ni à l’un ni à l’autre de ces deux éléments. Ils se complétaient, chez lui, pour faire de l’analyse qu’il construisait scientifiquement la condition incontournable de l’engagement. Il en voulait aux tares et dysfonctionnements de notre système socio-politique autant qu’il voulait pour son pays et ses compatriotes. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », traduisait chez lui non pas le ton du prêcheur, mais l’art de l’éclaireur. Académicien-réformateur, c’était son attelage.

L’objectivité était ainsi pour lui le curseur de sa réflexion, se trouvant aussi bien à l’amont qu’à l’aval de toutes les valeurs-clé qu’on vient successivement d’identifier. Les faits, les rapports et les situations étaient recherchés par lui sans intermédiation subjective. Il les prenait pour ce qu’ils sont tout en évitant les pièges de leur apparence. Il développait à leur égard la compréhension du sociologue qu’il était, permettent un éclairage distant qui finit par révéler les dessous et les implicites de notre système constitutionnel et politique.*

À l’égard de l’AMDC, l’une de nos œuvres communes, Berdouzi était un fondateur et un inventeur. Tel était sa DESTINEE chaque fois qu’il était acteur dans tous les domaines pour lesquels il était sollicité ou vers lesquels il était allé par choix personnel. Une destinée qui a permis de laisser derrière lui, à l’attention entre autres de nous constitutionnalistes et politologues, ses « DESTINEES DEMOCRATIQUES », un ouvrage et un message pour la compréhension du Maroc en mouvement.


Président de l’AMDC

Rabat, le 29 septembre 2013